Le Lanceur

Détachée du Conseil d’État pendant 18 ans, Martine Aubry répond au Lanceur

Martine Aubry avril 2012 (Flickr creative commons)

Mise en cause dans nos colonnes pour avoir profité d’une position de détachement du Conseil d’État pendant plus de dix-huit ans, la maire de Lille explique ne pas trouver sa situation choquante, mais attaque Laurent Wauquiez.

“Je suis entrée dans la fonction publique en 1973. Pas comme Laurent Wauquiez, qui n’y est resté que quelques mois.” Si, comme révélé par Le Lanceur et Lyon Capitale, Martine Aubry a profité d’une position de détachement du Conseil d’État pour exercer différentes fonctions politiques durant plus de dix-huit ans, la maire de Lille trouve néanmoins “choquante” la situation du président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes. Elle explique pourquoi au Lanceur et justifie sa situation.

Martine Aubry a pris en 2014 sa retraite de la fonction publique. Elle était alors en détachement de son poste de conseillère d’État depuis 2001 et son élection à la mairie de Lille. Treize années auxquelles s’ajoutent plusieurs périodes de détachement, dans les années 1990, pour exercer ses fonctions de ministre et de députée. En tout, la socialiste du Nord a cumulé plus de dix-huit ans de détachement de la fonction publique. Dix-huit ans durant lesquels elle a cumulé ses cotisations retraite d’élue et de fonctionnaire. Le 24 septembre, France 5 a repris dans son émission C Politique les informations de Lyon Capitale et du site Le Lanceur quant à la situation de détachement du Conseil d’État de Laurent Wauquiez, Martine Aubry et Édouard Philippe. Un journaliste avançait alors que Martine Aubry n’avait travaillé qu’un an dans la fonction publique pour dix-sept ans de cotisations.

Dans la foulée, La Voix du Nord, le quotidien régional des Hauts-de-France, a repris l’information sur son site Web, le 26 septembre. Information rapidement supprimée par la rédaction en chef, “l’article contenant des inexactitudes”, l’information étant qualifiée d’“erronée” dans un second article. En effet, Martine Aubry a effectué plus de la moitié de sa carrière de fonctionnaire sans détachement. Mais elle est bien restée plus de dix-huit ans dans cette position. Elle n’a en revanche pas demandé à être placée en détachement lors de son passage chez Péchiney, ni quand elle se dédiait à la création de sa fondation. La première étant alors une entreprise publique et la seconde ayant été reconnue d’utilité publique, la socialiste aurait pourtant pu le demander, insiste-t-elle auprès du Lanceur : “Cela m’a tout de même fait perdre six années de cotisation.”

“Fonctionnaire dans l’âme”

“Je suis fonctionnaire dans l’âme, j’ai toujours continué à servir l’État, en tant que fonctionnaire puis en tant qu’élue, argue Martine Aubry auprès du LanceurJ’ai donc continué à payer mes cotisations. Je ne trouve pas que cela soit choquant. Peut-être même que l’on sert plus la République en tant qu’élu que fonctionnaire.”

“Cette position de détachement a été mise en place par Michel Debré lorsqu’il a créé le statut de la fonction publique, rappelle l’édile lilloise. Il pensait qu’un fonctionnaire continue de servir l’État, de travailler pour la République, lorsqu’il est élu. On travaille ailleurs, mais dans le même sens, enfin pour ma part.” L’idée du détachement est de “permettre à un fonctionnaire d’exercer une fonction politique tout en ayant une sécurité”.

Nous, quand nous entrons en politique, il n’y a pas de grands cabinets d’avocats ou de conseils en finance qui nous attendent à la sortie”

 

“Dans les années 1980, 80% des élus étaient fonctionnaires, et on devait encore être à 50% avant En Marche, poursuit Martine Aubry. Or, les fonctionnaires, nous n’avons pas de patrimoine. S’il faut tout lâcher pour devenir élu, demain peu de fonctionnaires feront ce choix.”

Un désavantage par rapport aux élus ou ministres issus du privé selon la maire de Lille. “Nous, quand nous entrons en politique, il n’y a pas de grands cabinets d’avocats ou de conseils en finance qui nous attendent à la sortie, attaque-t-elle. Nous n’avons pas d’argent de côté, hormis les quelques-uns qui viennent de familles aisées.”

“Retraite et salaire faibles”

“Nous devons être des centaines et des centaines dans cette situation de détachement”, clame Martine Aubry, qui se félicite d’ailleurs de cette possibilité. “Personnellement, je suis maire d’une commune de plus de 200.000 habitants, je n’ai pas à me plaindre, estime l’édile lilloise. Mais les maires de petites communes, de 1.000 ou 10.000 habitants, heureusement qu’ils peuvent rester fonctionnaires.”

“Et puis la retraite d’élu, comme notre salaire, c’est très faible, ajoute Martine Aubry. On cotise d’ailleurs très peu.” Selon l’Association des maires de France, un maire d’une commune de plus de 100.000 habitants touche une indemnité brute mensuelle de 5.200 euros.

“Environ 1.500 élus locaux sont des professionnels de la politique qui grâce à des cumuls gagnent même plus que les parlementaires”

 

René Dosière, disséqueur des finances publiques, appelle à une distinction entre les élus locaux, en fonction de la taille de la collectivité qu’ils dirigent. “Dès qu’on parle d’élus locaux, on nous brandit immédiatement l’exemple du maire de la petite commune qui ne gagne rien, critique-t-il. Il est plus rare que l’on parle des rémunérations et avantages des élus de grandes villes, dont l’indemnité brute de base est supérieure à 5.000 euros et qui cumulent parfois avec des postes de président d’agglomération, faisant grimper le total des indemnité à 8.400 euros bruts, soit plus qu’un parlementaire.” L’ex-député de l’Aisne rappelle que les élus perçoivent des majorations de leurs indemnités quand leur commune est “une ville touristique, un chef-lieu de département ou de canton par exemple”.

Un train de vie radicalement différent des maires de petites communes, en effet, rappelle l’Association des maires ruraux de France (AMRF) par la voie de son président, Cédric Szabo. “J’ai le souvenir de maires de petites communes qui expliquaient toucher 100 euros de retraite pour quarante ans de mandat, raconte-t-il. Le ratio temps-investissement n’est pas le même…” Dans une question publique au gouvernement datant d’octobre 2013, le sénateur Roland Courteau “attir[ait] l’attention de M. le ministre de l’intérieur sur le montant particulièrement bas des retraites perçues par les élus des petites communes”. L’élu de l’Aude rappelait qu’ils “doivent se contenter d’une pension au titre de l’institution de retraite complémentaire des agents non titulaires de l’État et des collectivités publiques (Ircantec), laquelle, par exemple, pour un maire d’une commune de moins de 500 habitants et qui a exercé trois mandats, et effectué entre 30 et 40 heures de travail hebdomadaire en mairie, sera inférieure à 80 euros par mois”.

“Le problème, c’est que, s’agissant des élus locaux, environ 1.500 sont des professionnels de la politique qui grâce à des cumuls gagnent même plus que les parlementaires, pointe René Dosière. Des maires de grandes villes, des présidents de conseils départementaux et régionaux qui ont des voitures et des chauffeurs, ce que les parlementaires n’ont pas.” “Cette catégorie d’élus devrait être traitée comme les parlementaires”, estime René Dosière. Notamment en matière de détachement, avec une extension de la loi Cahuzac.

Quitter la version mobile