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Exclusif : Les preuves du double jeu de la Commission européenne sur le Roundup

Des mails internes de la Commission européenne (DG Santé), récupérés par des associations (Les Amis de la Terre et Global 2000) montrent l’envers des négociations autour du Roundup. On y voit Bruxelles céder aux exigences des lobbys du glyphosate (composant du désherbant Roundup) pour ne pas divulguer des études controversées (financées par les industriels) réclamées à cor et à cri par des scientifiques et les ONG.

 

Vytenis Andriukaitis, commissaire européen à la Santé

La Commission européenne est-elle plus soucieuse des intérêts des industriels du glyphosate (matière active du désherbant Roundup) que de la santé des citoyens ? Au vu des échanges de courriels que des associations européennes (Les Amis de la Terre et Global 2000) ont pu récupérer, on penche pour la première hypothèse. Selon ces documents, on voit clairement que le commissaire européen à la Santé, le Lituanien Vytenis Andriukaitis est très à l’écoute des intérêts des lobbys des industriels des pesticides – Monsanto, Dow, Syngenta et consorts.

Dans ces courriels, la Commission européenne (en l’occurrence sa direction générale Santé) cède aux exigences des industriels qui redoutent que les ONG ne publient sur Internet trois études sur le glyphosate. Celles-ci, financées par les industriels, forment le socle sur lequel l’Agence européenne de sécurité des aliments, l’Efsa, a basé sa décision de considérer que le glyphosate n’était pas cancérigène, donc que son utilisation pouvait être prolongée dans les pays de l’Union.

Officiellement, le commissaire européen à la Santé a demandé à avoir accès à ces études, dans des courriers rendus publics, et n’a pas cessé de clamer son indépendance vis-à-vis de Monsanto. Mais les échanges internes auxquels nous avons eu accès prouvent le contraire.

BTO Conference Call SANTE EFSA Industry

On y lit les petits arrangements entre la Commission européenne et les industriels du glyphosate. La DG Santé écrit même, noir sur blanc, qu’elle veut proposer aux ONG une “version édulcorée” des études. Allant dans le sens des lobbys du glyphosate, elle émet aussi l’idée de consulter les études, dans une salle de lecture, sans pouvoir les copier ni, surtout, les diffuser sur Internet. Rappelons que la DG Santé et Sécurité alimentaire, qui emploie environ 960 personnes, a pour objectif, selon ses propres termes, de “faire de l’Europe un endroit plus sûr, où les citoyens sont en bonne santé et où les consommateurs savent que leurs intérêts sont protégés”. Vraiment ?

Le glyphosate, vache à lait de l’industrie des pesticides

Examinons dans le détail cette affaire complexe qui concerne des millions d’Européens. Le 30 juin, le renouvellement de l’autorisation du glyphosate arrive à échéance. La Commission européenne, sur la base d’une étude de l’Efsa, propose de ré-autoriser la substance jusqu’en 2031. La procédure est assez compliquée, mais disons que chaque État membre envoie des experts, qui représentent la position de leur nation, et qu’il y a ensuite un vote. Ségolène Royal, la ministre de l’Environnement française, a ainsi annoncé que la France voterait contre le renouvellement de l’autorisation.

Si aucune décision n’est prise, “le glyphosate ne sera plus autorisé dans l’Union européenne et les États membres devront retirer les autorisations de tous les produits à base de glyphosate”, a rappelé la Commission, favorable donc au renouvellement.

Présentoir de Roundup Monsanto dans une jardinerie à Lille © Philippe Huguen / AFP

Désherbant star, le glyphosate est la vache à lait des industriels des pesticides. Découvert par Monsanto, qui a commencé à le commercialiser en 1974, efficace et peu onéreux, il est de loin le pesticide le plus utilisé dans le monde. En France, il est numéro un des ventes, avec un peu plus de 7 900 tonnes de matière active et 23 065 tonnes de produits commercialisés chaque année. L’enjeu commercial et industriel est donc gigantesque. Énorme.

 

L’OMS assure que le glyphosate est cancérigène, l’Agence européenne de sécurité des aliments dit le contraire

En mars 2015, une agence scientifique liée à l’Organisation mondiale de la santé, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a classé le glyphosate comme “cancérigène probable pour l’homme”. Pour ces scientifiques, cette substance augmente le risque de cancer du sang (lymphome non hodgkinien) chez les agriculteurs et les jardiniers exposés. Monsanto est alors monté au créneau, exigeant une rectification et qualifiant de “science poubelle” le rapport du Circ.

En novembre 2015, pour éclairer la Commission européenne dans sa décision, l’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa) passe en revue le pesticide, mais aboutit à des conclusions inverses. “Tous les experts des États membres, à une exception près, ont convenu que ni les données épidémiologiques (portant sur l’homme) ni les éléments issus d’études animales n’ont démontré de causalité entre l’exposition au glyphosate et le développement de cancer chez les humains”, écrit l’Efsa.

Cette position fait bondir 96 scientifiques du monde entier. Dans une lettre ouverte, ils demandent au commissaire à la Santé, Vytenis Andriukaitis, “une étude transparente, ouverte et crédible de la littérature scientifique”. L’Efsa réplique : son étude ne doit “pas être comparée” à celle du Circ, qui serait “une première évaluation” alors que celle de l’Agence européenne serait une “évaluation exhaustive du risque”.

Pour compliquer l’affaire, le Joint Meeting on Pesticide Residues (JMPR), un organe commun à l’OMS et à l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), a dévoilé en mai dernier, en pleine négociation sur le renouvellement, un rapport où l’on peut lire : “Il est improbable que le glyphosate pose un risque cancérogène pour les humains qui y seraient exposés par l’alimentation.”

Les ONG fulminent. Pour elles, cette étude est plus restreinte que celle du Circ, lié aussi à l’OMS. Mais surtout elles dénoncent les liens de trois experts – dont le président du Joint Meeting On Pesticide Residues, Alan Boobis – avec l’International Life Sciences Institute (ILSI), financé notamment par les fabricants de glyphosate, Dow, Monsanto ou Syngenta (voir ci-dessous le document des donateurs de 2012, où l’on voit notamment que Monsanto a versé 500 000 dollars).

 

Nœud gordien de l’affaire : 3 études scientifiques financées par l’industrie

Au centre de cette controverse scientifique, il y a trois études émanant d’un lobby, la Glyphosate Task Force (GTF) Les ONG et des scientifiques réclament depuis plus d’un an de pouvoir les lire, afin de les évaluer. Secret des affaires, répond l’Efsa.

Mais, sous la pression constante des associations, la Commission européenne a quand même été contrainte de demander la publication de ces trois documents. Le commissaire européen à la Santé, Vytenis Andriukaitis, s’est donc fendu d’une lettre à la Glyphosate Task Force.

La réponse de ce lobby ne manque pas de piquant. En résumé, le commissaire européen à la Santé peut voir ses fameuses études, mais sous conditions. Il faut se rendre à Parme, en Italie, ou à Brunswick, en Allemagne, pour les consulter dans une salle de lecture, sous supervision. Il peut venir avec un ordinateur, mais sans connexion Internet… “La transparence à la sauce Monsanto, en somme…”, raille l’association Foodwatch.

Cet échange épistolaire ravive les tensions, car la lettre de Vytenis Andriukaitis et la réponse de la GTF sont publiées le même jour. Le député européen allemand Martin Häusling, du groupe des Verts, asticote le Lituanien dans une question écrite où il demande s’il n’y a pas de petits “arrangements” entre les industriels et la Commission européenne. Qu’allez-vous chercher là ? se défend le commissaire, il n’y a “aucune forme de collusion ou d’arrangement”. Pour preuve de sa bonne foi, Bruxelles affirme avoir demandé à l’industrie de rendre les trois études disponibles, deux semaines avant cet échange de courrier.

“Les options dont nous voudrions parler est la divulgation d’une version édulcorée…”

L’affaire aurait pu en rester là, mais la divulgation par les associations Friends of The Earth et Global 2000 des échanges internes de courriers électroniques montrent une Commission européenne soucieuse des intérêts de l’industrie chimique.

Dans un courriel du 18 mars 2016 émanant des services du commissaire européen à la Santé, on apprend ainsi que la Commission européenne, avec l’Agence européenne de sécurité des aliments, la Glyphosate Task Force et un autre lobby se sont réunis et ont discuté de la publication ou non de ces trois études, suite aux demandes des ONG. Les industriels ne sont absolument pas chauds pour les rendre facilement accessibles. Pourquoi ? Une fois obtenus, les documents se retrouvent sur Internet, plaide le GTF. Ce que redoutent au plus haut point Monsanto, Dow et les autres fabricants.

Sur proposition des industriels, tout le monde se met donc d’accord pour ne pas faciliter la consultation de ces fameuses études : elles ne pourront être consultables que dans une salle de lecture, sans possibilité de les copier ni d’avoir accès à toutes les données pour ensuite les diffuser sur la Toile…

On pourrait croire que la Commission européenne aurait son mot à dire, avancerait des arguments d’intérêt général. Il n’en est rien. C’est même le contraire. D’ailleurs, si le principe d’une salle de lecture est retenu (ce qui sera en réalité acté), “il y aura un besoin de communiquer sur l’approche choisie”, précise le service du commissaire européen à la Santé. Dans ce cas exceptionnel, poursuit le rédacteur du courriel, la cellule communication de l’Efsa se “coordonnera” avec la DG Santé (que dirige le commissaire européen). “L’industrie peut faire sa propre, mais indépendante, communication”, tient à préciser l’auteur. Nous voilà rassurés…

Dans un autre courriel, du 16 mars 2016, adressé à plusieurs membres de la DG Santé, l’un des responsables indique qu’ils vont avoir le lendemain au téléphone les associations ayant fait la demande de consultation. “Les options dont nous voudrions parler est la divulgation d’une version édulcorée [“sanitized version” dans le texte original en anglais], tandis que nous tiendrons à disposition les études complètes pour consultation dans une salle de lecture.”

Pourquoi proposer une version “édulcorée” ? Les industriels se retranchent derrière le secret des affaires. Ils disent ne pas avoir envie de voir sur la Toile des éléments qui relèvent de leur secret de fabrication. Certes, mais pour évaluer correctement ces études, un simple résumé, un abstract des résultats globaux ne suffit pas. Il faut pouvoir avoir accès à la version complète, avec toutes les données brutes, les annexes, l’ensemble des tests et des expériences effectués, la composition exhaustive des produits testés et les détails de la méthodologie. Comment les résultats ont-ils été calculés ? Selon quelles méthodes statistiques ? Combien de tests ont été effectués ? Sur combien de jours ? Dans quelles conditions de température ? Dans ce dossier, plus que dans d’autres, le diable est dans les détails.

 

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