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Pourquoi Mohamed Saou n’est pas un islamiste

Céline Pina, sur le plateau de C à vous (France 5), est à l'origine de la polémique sur Mohamed Saou

Face à la polémique, Emmanuel Macron a préféré mettre en retrait son référent dans le Val-d’Oise, Mohamed Saou, accusé de complaisance avec les intégristes islamistes, à cause de retweets et likes ambigus. Une décision empreinte d’une certaine “lâcheté” aux yeux de proches de l’intéressé, choqués de voir qu’il n’est pas plus soutenu dans la tourmente, alors que, comme le montre notre enquête, l’homme ne peut en rien être assimilé à un intégriste.

 

Mohamed Saou est ce professeur d’histoire-géographie dans un collège du Val-d’Oise référent d’En Marche jusqu’à ce que des internautes l’accusent d’être a minima un islamiste, copies d’écran de posts Facebook ou de “likes” à l’appui (voir notre précédent article et notre entretien avec Mohamed Saou). Mohamed Saou a en effet partagé un (ou plusieurs, les avis divergent) post(s) de Marwan Muhammad, directeur exécutif du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Il a également salué le soulèvement présenté comme populaire contre le coup d’État manqué en Turquie l’an passé. Pour marquer son désaccord avec le dessin de Charlie suite au tremblement de terre en Italie, il a écrit qu’il n’était pas “Charlie” et ne l’avait jamais été. Un jour de 2014, il a liké la photo d’un Goussainvillois de ses contacts. Manque de chance, ce dernier posait avec un imam suspecté en novembre 2015 d’avoir radicalisé l’un des terroristes du Bataclan. Et il lui arrive, comme des milliers d’autres, d’apprécier des posts du très séducteur Tariq Ramadan, ce prédicateur suisse sulfureux mais tant apprécié des plateaux télé et rédactions de France où il est régulièrement sous les feux des projecteurs depuis les années 2000.

En Marche dans la tourmente

Mohamed Saou est devenu à son corps défendant le jouet d’une pression électorale exercée sur Emmanuel Macron. En Marche est en effet sommé par ses adversaires politiques de condamner celui qui est dorénavant qualifié d’islamiste, voire accusé de complicité avec un imam soupçonné d’avoir radicalisé un terroriste du Bataclan, dans plus de 40.000 tweets, des dizaines d’articles de presse et des milliers de commentaires sur Facebook.

Si En Marche, qui a écarté son référent de la campagne, le révoquait, ce serait le signe que les réseaux sociaux ont eu toutes les raisons d’ensevelir cet homme sous leurs accusations. Si En Marche le réhabilitait, ce serait le signe que ces mêmes réseaux ont eu raison d’accuser Emmanuel Macron de “bisounoursisme” à l’égard de la menace islamiste.

Plusieurs témoins indiquent en off qu’il s’agit d’une “manipulation politique” d’ordre local ayant employé les réseaux sociaux et manipulé un militant anonyme de Sens Commun et l’ancienne élue PS du Val-d’Oise Céline Pina, sources de la rumeur, ainsi que le révèlent nos confrères de JewPop (1).

Islamiste en “zone grise” ? Terroriste soft ?

Ces accusations exaspèrent Victoire Melki, patronne d’un bureau d’expertise dans l’aviation issue de l’immigration tunisienne, membre du bureau local d’En Marche recrutée par M. Saou : “Je suis une ultraféministe connue localement pour mes prises de position que je ne cache pas. Je combats les Frères musulmans, le wahhabisme, toute forme d’islam politique, le pseudo-féminisme islamique, le voilement des femmes… Je dénonce Tariq Ramadan depuis quinze ans. Je passe mes journées à détecter ces gens. Ayant la double culture, leurs doubles discours ne m’échappent pas, même quand ils se présentent en parangons de la République et de la laïcité. Je les ai vus bâtir leurs réseaux et les monter en puissance. Mohamed n’en fait clairement pas partie.”

Sylvain Pattieu, professeur d’histoire de Mohamed Saou à Paris VIII : “Lorsqu’il était mon étudiant, puis quand il est devenu mon collègue, jamais il n’a tenu de propos choquants. Sur les réseaux, s’il avait publié des posts Facebook antisémites, intégristes, islamistes, je l’aurais sorti de mes contacts.”

Stéphanie de Sousa, jeune professionnelle de la petite enfance, recrutée elle aussi par M. Saou : “Une fois, à Pontoise, ville où a grandi Charb et où il a été enterré, nous avons parlé de Charlie Hebdo. Du fameux dessin des victimes du tremblement de terre d’Italie comparées à un plat de lasagnes qui l’avait choqué. Il ne m’a pas dit qu’il était contre Charlie Hebdo et la liberté d’expression, mais qu’il ne comprenait pas que l’on puisse rire avec des événements si graves. Cependant, il avait beaucoup de peine pour ce qui était arrivé à Charb, à la rédaction de Charlie Hebdo. D’ailleurs, il a participé au rassemblement du 11 janvier 2015.”

Communautariste victimaire ?

Stéphanie de Sousa s’emporte à son tour : “Un soir, lors d’un événement, un homme s’approche de Mohamed en lui disant “Salam Alaykoum”. Mohamed l’arrête immédiatement et lui répond qu’il est français, homme de la République et qu’avec lui c’est “Bonsoir”.” “Je suis chrétienne, ajoute-t-elle, et Mohamed a des amis de toutes confessions. Il n’y a rien de communautariste ou de radical chez lui.”

Une opinion que partage Victoire Melki : “C’est totalement faux, il a monté une équipe comprenant des féministes, des personnes de toutes religions et de toutes sexualités.”

Jean-Laurent Turbet, le directeur de cabinet du maire de Goussainville, chargé de la sécurité, que nous avions déjà interrogé, ne dit pas autre chose : “Je ne l’ai jamais entendu se positionner comme musulman victime.”

“J’ai écrit un livre (2) que j’ai envoyé à tous les candidats et je prône une méthode qui nous protège du communautarisme, renchérit Victoire Melki. Si Mohamed Saou était de près ou de loin un communautariste, je le saurais ! Il ne fait même pas entrer des gens de “sa communauté” dans le mouvement.”

“Il est ultra-républicain et très modéré, insiste Sylvain Pattieu. Je ne partage pas ses idées politiques, mais je ne l’ai jamais vu justifier des trucs politiques par sa foi.”

Sur Tweeter, un militant décolonial persifle : “C’est bien la démonstration que le collabeurisme a des limites quasiment physiques.” Mohamed Saou s’en amuse : “Ça me rassure que l’on me traite de “collabeur [3]” !”

Perméable à l’antisémitisme ?

“On est dans des territoires où des adolescents ont tendance à tenir un discours négationniste quand on enseigne la Shoah, où il a fallu expliquer beaucoup de choses après les attentats. On déconstruit ces discours négationnistes, antisémites. J’ai été inspecté à maintes reprises sur ces sujets et toujours été bien noté. C’est d’autant plus rageant de se voir qualifier d’antisémite”, raconte l’intéressé.

Actuellement en Israël, René Taïeb, ancien référent du Crif dans le Val-d’Oise, soutient M. Saou : “C’est un homme de bien.”

Des conséquences pénibles

Mohamed Saou a “perdu la flamme” et ne désire plus s’investir en politique. Il n’apprécie pas la tentative de dilution opérée par sa principale accusatrice, Céline Pina : “J’ai lu son discours qui tente d’édulcorer toutes ses accusations : “Pour en finir avec la polémique Saou”… C’est inconséquent.”

Stéphanie de Sousa a préféré abandonner : “Je ne fais plus rien au sein d’En Marche depuis que Mohamed a été écarté, sans enquête, après les propos diffamatoires de Céline Pina.”

“Quand Mme Pina s’est permis cela, j’avais envie de lui dire qu’il y a des sentinelles, qu’on n’a pas besoin d’elle. Je ne comprends pas à quoi elle joue. Je ne l’ai jamais vue sur le terrain du Val-d’Oise en quinze ans, dans nos combats pour le féminisme, la laïcité et contre l’islam radical ou politique”, déplore Victoire Melki.

Du côté d’En Marche, c’est toujours le silence en interne. “Je n’ai toujours pas de réponse de la commission d’éthique. Je ne sais même pas si elle a été saisie de mon cas. Je ne suis pas allé au meeting de Bercy”, souffle M. Saou.

Pas de fumée sans feu ?

Pour Sylvain Pattieu, Mohamed Saou a sans doute eu des maladresses, mais rien de rédhibitoire. Il se dit choqué par les diffamations et la mise à l’écart.

“Certes, Mohamed ne parle pas comme un Bordelais ou un Parisien, mais si on fait sauter des gens comme lui, c’est dangereux”, s’insurge Victoire Melki, ajoutant : “Pendant ce temps, il y a de réels soucis et un réel entrisme de l’islam politique !” Un avis que partage Jean-Laurent Turbet : “Ce genre d’erreur et ce genre de discours sont dangereux ; ils peuvent pousser des gens à se radicaliser.”

Pourtant, Emmanuel Macron a bien évoqué ces “autres trucs plus radicaux”, ces publications Facebook qui ont enflammé la Toile. “Si j’avais eu quoi que ce soit à me reprocher, il m’aurait été facile de nettoyer ma page Facebook”, répond Mohamed Saou, tempérant : “Je regrette certains likes, certains posts, mais je sais que les regrets ne changent rien…” Ni les regrets ni les tweets prouvant l’inverse des accusations portées. Ainsi, le 21 septembre 2015, M. Saou publiait-il sur Twitter : “21 septembre 1792 : proclamation de la République”. Un lien associé conduit vers un site sur lequel s’exprime un membre… de Riposte laïque (4). En mars 2017, il partageait un tweet en hommage aux victimes juives de Mohamed Merah.

Au fond, une chose est sûre : Mohamed Saou a des convictions fortes, laïques et républicaines, dont témoignent tous ceux qui le connaissent depuis dix ans ou le côtoient chaque jour depuis qu’il s’est engagé à En Marche, en avril 2016.

L’habileté des Frères musulmans (5)

Le dernier mot à Victoire Melki, pour qui les accusations en islamisme latent, en complicité avec un recruteur de terroristes, en amitié avec les idées du CCIF ou du Parti des indigènes de la République (PIR) sont insensées : “Il y a une inconscience réelle des discours qui séduisent toute une jeunesse musulmane depuis 1994, fascinée par l’élocution d’un Tariq Ramadan ou d’un Marwan Muhammad, quand bien même elle n’en partage pas le corpus idéologique. Les Frères musulmans n’ont ni recruté ni “imprégné” M. Saou, mais leurs techniques de persuasion sont efficaces.”

Mohamed Saou ni recruté ni “imprégné”, un problème n’en demeure pas moins : “C’est ce corpus idéologique que les laïcs combattent. À Goussainville, par exemple, l’association gérant le chantier de la mosquée a reçu Hani Ramadan (6), récemment interdit de territoire, et Hassan Iquioussen (7) y tient régulièrement conférence.” “Tant que l’État n’agira pas contre les Frères musulmans au motif qu’ils sont considérés comme apostats par Daech, menacés de mort par cette organisation, et qu’ils désapprouvent le djihad armé, aucun Français de confession musulmane ne s’en défiera sans avoir été formé à cela, et aucun élu non plus”, ajoute-t-elle.

 

  1. Notamment Alain Granat, “Les dessous pas très propres de l’affaire Mohamed Saou”.
  2. Assimilation, une réussite à la française.
  3. Insulte proférée à l’encontre des Français issus de l’immigration maghrébine qui ne partagent pas les valeurs antirépublicaines prônées par la militance à laquelle Mohamed Saou a été, dans un premier temps, accusé d’appartenir.
  4. Riposte laïque est une association à visée principalement antimusulmane, disposant d’un site du même nom.
  5. Mouvement islamiste né en Égypte en 1928.
  6. Prédicateur suisse, frère de Tariq Ramadan, célèbre pour avoir évalué la valeur des femmes non voilées à une pièce de deux euros.
  7. Figure de l’Union des organisations islamiques de France, dont des propos antisémites et conspirationnistes avaient fait scandale en 2004.

 

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