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Élections 2016 : y a-t-il un chevalier blanc pour sauver la FIFA ?

 

Ils sont cinq, issus de trois continents, à briguer la présidence de la toute-puissante Fédération internationale de football (Fifa). Qui du cheikh Salman de Bahreïn, du Suisse-Italien de l’UEFA Gianni Infantino, de l’ex-diplomate français Jérôme Champagne, du prince Ali de Jordanie ou de la figure sud-africaine de la lutte antiapartheid “Tokyo” Sexwale sera, le 26 février prochain, la nouvelle tête du football mondial, paradis de l’argent roi ?

Cheikh Salman, la terreur du golfe persique

Cheikh Salman ©AFP

Après la Coupe du monde au Qatar, le monde arabe pourrait bien obtenir la direction du football mondial. À 50 ans, le cheikh Salman ben Ibrahim al-Khalifa, membre de la famille royale du minuscule archipel de Bahreïn, est l’un des favoris de l’élection à la présidence de la Fifa, qui se tiendra à Zurich le 26 février. L’homme d’affaires, président de la Confédération asiatique de football (AFC) depuis 2013, vice-président et membre du comité exécutif de la Fifa, a le bras long, et le soutien acquis de nombreuses fédérations. Fin décembre, lors de la présentation de sa plateforme de campagne, il s’est même posé en candidat du changement et de la transparence, déclarant vouloir séparer la Fifa en deux entités distinctes, l’une pour le côté purement sportif, la “Fifa football”, l’autre pour l’économie, le marketing, les droits télé, la “Fifa business”.

Mais son attachement à ses racines du golfe Persique le place comme l’un des candidats les plus sulfureux dans la course à la présidence. Fervent soutien du Qatar, le cheikh Salman aurait, selon le journaliste James Dorsey*, participé à l’enterrement du rapport d’audit indépendant de la Confédération asiatique, qui contribua à la chute du Qatari Mohammed Bin Hammam, radié à vie du monde du football pour des faits de corruption. L’homme du royaume de Bahreïn est également très proche d’un autre cheikh arabe à l’odeur de soufre, le Koweïtien Al-Sabah, un faiseur de rois, ancien président de l’Opep, membre lui aussi du comité exécutif de la Fifa, et surtout soupçonné de corruption (lire notre portrait).

Mais son plus grand obstacle, le cheikh Salman devra le franchir sur le terrain des Droits de l’homme. Le candidat à la Fifa est en effet mis en cause pour son rôle dans la répression de 2011 à Bahreïn. Plusieurs organisations pour les Droits de l’homme accusent l’ancien président de la fédération de football du Bahreïn d’avoir contribué à l’arrestation de joueurs qui soutenaient la révolte contre l’autoritarisme du royaume et qui furent victimes de tortures. Près de 150 athlètes ou entraîneurs, tous sports confondus, avaient été détenus. Dont A’ala Hubail, l’attaquant vedette, qui n’a jamais réintégré l’équipe nationale…

* Cf. The Turbulent World of Middle East Soccer (Le Monde turbulent du football au Moyen-Orient), son livre à paraître en février 2016.

 

Gianni Infantino, numéro 10 remplaçant

Gianni Infantino ©AFP

Il est connu comme le visage des tirages au sort de la Ligue des champions. C’est d’ailleurs lui et sa figure chauve et avenante, mettant en valeur ses capacités de polyglotte, qui a sélectionné les groupes pour l’Euro 2016 en France. Mais le rôle du Suisse-Italien Gianni Infantino, secrétaire général de la toute-puissante UEFA, ne se limite pas à cette main incertaine. L’homme a dirigé un groupe de travail sur les licences des clubs, collaboré à la création du fair-play financier cher à Michel Platini, et suivi de près le développement des politiques de marketing de la fédération européenne.

Avocat, né en 1970 dans le canton du Valais (comme un certain Sepp Blatter), Gianni Infantino n’a pour sa part été impliqué dans aucun scandale. Il est entré officiellement dans la course pour la tête de la Fifa le 26 octobre dernier. Le comité exécutif de l’UEFA, qui l’a appuyé à l’unanimité, n’avait pas vraiment le choix : la candidature de Michel Platini était gelée par sa suspension, pendant que les autres poids lourds européens, tels l’Allemand Wolfgang Niersbach ou l’Espagnol Ángel María Villar, faisaient également l’objet d’enquêtes pour corruption ou conflit d’intérêts. Gianni Infantino, ou le candidat lisse par défaut, représentant d’une Europe du football touchée, elle aussi, par de multiples scandales et casseroles.

 

Jérôme Champagne, chevalier blanc de Blatter

Jerome Champagne ©AFP

Dans l’ombre d’un Platini déchu, il voudrait être l’autre Français à rentrer dans la lumière. À 57 ans, Jérôme Champagne n’en est pas à son coup d’essai pour briguer la présidence de la Fifa. Mais, dans l’optique de l’élection annulée du 29 mai dernier, il n’avait pu réunir les cinq parrainages nécessaires des fédérations. Cette fois, il est bel et bien dans la course, et tient même le rôle d’outsider dans cette campagne.

Diplomate de formation, après des années comme pigiste à l’hebdomadaire France Football, ce polyglotte est passé par les ambassades de Los Angeles, Rio, Oman ou encore Cuba. En 1998, il met de côté sa carrière au Quai d’Orsay et devient chef du protocole du comité de la Coupe du monde 1998, organisée en France. L’occasion de côtoyer un certain Michel Platini, qui comme lui sera conseiller spécial de Sepp Blatter jusqu’en 2002. À la Fifa, ce sera le sportif pour Platini et le volet international pour Champagne, qui monte en grade : secrétaire général adjoint (de 2002 à 2005), puis directeur des relations internationales (de 2007 à 2010).

Transparence, réduction des inégalités, régulation du capitalisme… Dans un marketing sur fond vert, Jérôme Champagne se veut le “Mr Propre” du football. Pourtant, lui non plus n’est pas immunisé contre les casseroles, un virus difficile à circonscrire aujourd’hui à la Fifa. Ainsi, selon le journal suisse Le Matin, l’ancien diplomate aurait touché un parachute doré de 3,5 millions de francs suisses lors de son éviction de la Fifa en 2010.

Mais son talon d’Achille reste sa proximité avec Sepp Blatter, son ancien mentor, qu’il se défend encore de charger en public. Dans son livre-enquête Le Scandale de la Fifa (Seuil, 2015), l’intraitable journaliste anglais Andrew Jennings se place, avec une ironie mordante, dans la tête de Sepp Blatter, qui le moment venu pourrait apporter son soutien à son ancien poulain. “Je dois serrer la main de Jérôme Champagne devant les photographes. Tous les délégués verront qu’il a ma bénédiction. Il faut qu’il reste visible, qu’il reste dans le jeu. Il a publié trois communiqués, sérieux et ennuyeux au possible, pour dire pourquoi il devait prendre ma succession au poste de président. En tout 9 600 mots et pas un seul de critique à mon égard. La corruption, mentionnée à deux reprises dans son texte, serait due à des “forces extérieures” à la Fifa. Bien, très bien, mon garçon ! Si Champagne prend ma place, je lui demanderai que les dossiers compromettants restent secrets. Avant de tirer ma révérence, je dois être capable de lui apporter suffisamment de voix pour être élu.”

 

Prince Ali, la deuxième chance

Ali Bin Hussein ©AFP

Ali ben al-Hussein, le prince de Jordanie, troisième fils du roi Hussein, est issu d’une famille très “sportive”. Son frère Faisal est président du Comité olympique jordanien depuis 2003 et membre du Comité international olympique (CIO). Sa sœur Ayah a dirigé la Fédération équestre internationale de 2006 à 2014. Le prince, lui, a déjà été président de la fédération jordanienne de football, membre du comité exécutif de la Confédération de football asiatique (AFC), ainsi que membre du comité exécutif et vice-président de la Fifa. Prouvant une certaine volonté de transparence, il est l’un des rares au comité exécutif à avoir demandé la publication intégrale du rapport Garcia sur les allégations de corruption concernant l’attribution des coupes du monde 2018 et 2022 en Russie et au Qatar. Un scandale auquel il reste étranger, n’ayant pas lui-même voté à l’époque.

Candidat malheureux en mai dernier contre Sepp Blatter, il avait obtenu 73 voix, contre 133 pour le monarque suisse. Le prince était alors considéré comme l’homme de Platini qui, en prévoyant la tempête, n’avait pas voulu se jeter dans la bataille et avait demandé aux membres de l’UEFA de soutenir l’héritier jordanien. “Je le connais bien. Il a toute la légitimité pour occuper les plus hautes responsabilités”, avait déclaré l’ancien capitaine des Bleus. Un appui désormais controversé qui pourrait coûter cher au prince, lequel préférerait bénéficier de celui de son voisin du Moyen-Orient, l’influent et puissant cheikh du Koweït Ahmad al-Fahad al-Sabah (voir portrait). Mais ce faiseur de rois, déjà considéré comme l’éminence grise derrière l’élection de l’Allemand Thomas Bach à la tête du CIO, devrait pourtant porter son choix sur le sulfureux cheikh du Bahreïn Al-Khalifa.

 

“Tokyo” Sexwale, de la lutte antiapartheid à la Fifa

Tokyo Sexwale ©AFP

Il est le candidat qui détonne dans cette élection peu révolutionnaire à la présidence de la Fifa. Le Sud-Africain Mosima Gabriel Sexwale, 62 ans, surnommé “Tokyo” en raison de son amour pour le karaté, est une nouvelle tête dans le monde du football. L’homme s’est fait un nom dans celui des affaires (ayant fait fortune dans les mines, il est l’un des hommes les plus riches de la nation arc-en-ciel), mais aussi et surtout sur le terrain politique.

Cet enfant de Soweto, colonel de la branche armée de l’ANC, sera emprisonné treize ans dans la fameuse prison de Robben Island, avec Nelson Mandela, dont il sera le compagnon de lutte. Il participera notamment à la gestion de Makana, le club de foot de la prison. Libéré en 1990, il tente sa chance en politique et devient l’un des leaders de l’ANC. Sous la présidence de Jacob Zuma, il sera ministre du Logement entre 2009 et 2013.

C’est à la même époque que cet ancien expert en explosifs fait ses premières armes dans le milieu du foot en tant que membre du comité d’organisation du mondial 2010 en Afrique du Sud. Avant de prendre la présidence, en 2012, du comité de surveillance de la Fifa pour Israël et la Palestine. Mais son manque d’expérience et de réseau dans le monde du ballon rond laisse peu d’espoir que l’ex-champion de la lutte antiapartheid devienne le premier président noir et africain de la Fifa.

D’autant que l’ex-champion de la lutte antiapartheid traîne lui aussi des casseroles importantes. Le 17 février dernier, une dizaine de jours seulement avant l’élection à la présidence de la Fifa, L’Obs et l’émission Pièces à conviction de France 3 ont révélé que le Sud-Africain était soupçonné d’avoir touché des pots-de-vin lors du rachat de la société minière Uramin par Areva en 2007.

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