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Pesticides : les promesses non tenues de Stéphane Le Foll

Stéphane Le Foll dans l’émission Cash Investigation le 2 février 2016 (capture d’écran)

Stéphane Le Foll dans l’émission Cash Investigation le 2 février 2016 (capture d’écran)

En février dernier, dans l’émission Cash Investigation, le ministre de l’Agriculture s’était engagé à retirer un insecticide dangereux, le chlorpyrifos, et à limiter l’utilisation des pesticides menaçants. Dix mois plus tard, la promesse est à moitié tenue : malgré le retrait de trois produits, la substance du chlorpyrifos est toujours autorisée. Par ailleurs, le ministère de l’Agriculture a accordé en catimini, en un an et demi, plus de 80 dérogations d’utilisation de pesticides, dont deux à base de chlorpyrifos… Le Lanceur a mis la main sur la liste de ces dérogations.

 

Stéphane Le Foll sur la carte des pesticides dans “Cash Investigation” le 2 février 2016 (capture d’écran)

“Cette substance est dangereuse.” Après quelques minutes d’interview plutôt rudes, Élise Lucet interroge Stéphane Le Foll sur le chlorpyriphos-éthyl pour Cash Investigation (émission diffusée le 2 février 2016 sur France2). Le ministre de l’Agriculture promet que “ce produit verra ses usages, au mieux, réduits et pour certains complètement arrêtés”. Dix mois plus tard, trois produits ont effectivement été retirés du marché, après examen de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), qui décide depuis mi-2015 de la mise sur le marché des phytosanitaires, et non plus le ministère de l’Agriculture.

Trois produits se sont vu retirer leur autorisation de mise sur le marché (AMM). Il s’agit du Pyrinex ME (fabricant : Adama), du Nurelle D220 (Arysta) et du Nurelle D550 (Arysta). La décision a été prise le 1er septembre mais, comme la procédure est contradictoire pour laisser les fabricants répondre, la mesure n’est entrée en application que début novembre. Un autre produit de référence, le Pyristar (Adama), s’est également vu retirer des usages. Mais, compte tenu de la réglementation, pour laisser le temps aux fabricants de se retourner, le chlorpyrifos ne sera vraiment retiré des circuits de distribution que dans deux ans environ (voir la lettre de l’un des fabricants, Adama, à ses clients).

Surtout, la molécule du chlorpyrifos est toujours approuvée. Il est donc tout à fait possible pour les firmes de demander des autorisations de mise sur le marché pour des produits à base de chlorpyrifos, avec des doses bien évidemment moindres, puisque, comme l’indiquait le professeur Gérard Lasfargues, directeur général adjoint scientifique de l’Anses, si la France a décidé de limiter des usages, c’est en raison de “la baisse des valeurs toxiques de référence au niveau européen”.

Les liens entre chlorpyrifos et autisme

Pourquoi cette focalisation sur le chlorpyrifos ? L’émission Cash Investigation montrait que ce produit, qui entre dans la composition de plusieurs insecticides utilisés par les agriculteurs pour lutter contre les chenilles, en particulier dans les vignes et les vergers, est soupçonné d’être à l’origine de perturbations hormonales, selon des études américaines. Il est également accusé de perturber le développement cérébral des enfants in utero. Cash Investigation a montré la corrélation entre chlorpyrifos et autisme en prenant l’exemple du comté de Tulare, au centre de la Californie (442.000 habitants), connu pour ses productions d’agrumes (le comté est le deuxième plus gros fournisseur d’oranges et de citrons du pays). Pour garder sa position de leader, les producteurs ne lésinent pas sur le chlorpyrifos, le neurotoxique qui tue les insectes : 95.000 kilos de substance pure sont épandus chaque année. Selon les habitants, les enfants paieraient les conséquences de cette utilisation massive de chlorpyrifos. En dix ans, dans le comté de Tulare, le nombre d’enfants autistes a été multiplié par six.

Une épidémiologiste de l’université de Californie Davis à Sacramento, Irva Hertz-Picciotto, a compilé les tests neurologiques, les analyses de sang, les prélèvements d’urine de 1.000 enfants autistes. Puis elle a superposé la carte des épandages neurotoxiques, disponible sur Internet, avec les adresses des mères d’enfants autistes lorsque celles-ci étaient enceintes. Ses conclusions ont confirmé les soupçons des familles : il y a bien un lien entre les épandages de pesticides, en particulier cet insecticide, et l’augmentation des cas d’autisme ; une plus grande proportion d’enfants autistes dans les zones voisines des champs d’épandage de pesticides, jusqu’à 2 kmà la ronde. Pour la chercheuse Irva Hertz-Picciotto, “le chlorpyrifos, en particulier, est le pesticide qui augmente le plus le risque d’avoir un enfant autiste. Lors de sa grossesse, une mère voisine d’une zone d’épandage de chlorpyrifos a trois fois plus de risques d’avoir un enfant autiste”.

82 dérogations accordées par le ministère en un an et demi

Interrogé par Élise Lucet sur la dangerosité de nombreuses molécules, Stéphane Le Foll répondit que “si l’on ne faisait rien, c’était une bombe à retardement”. “La dangerosité fait qu’il faut avoir des méthodes d’application évitant justement des conséquences sur la santé”, disait-il. “Et je me bats pour que ce soit réduit”, ajoutait-il, rappelant l’objectif du plan Écophyto 2 de moins 50% de produits phytosanitaires d’ici à 2025. Rappelons que la France est le plus gros consommateur de pesticides en Europe en volume.

Belle intention affichée de réduction des usages de pesticides, qui ne correspond pas vraiment à la réalité puisque, selon le document que Le Lanceur s’est procuré, la liste des dérogations accordées aux fabricants sur dix mois, entre le 12 août 2015 et le 17 janvier 2017, est impressionnante (cf. tableau ci-dessous). Nous en avons comptabilisé 82 : 82 dérogations pour des produits interdits et retirés du marché, mais qui ont été autorisés pour une période de 120 jours, autrement dit la période de la culture.

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Parmi ces substances (ré)autorisées, on découvre… du chlorpyrifos, notamment le Reldan 2M, dont le but est de tuer des cochenilles dans les cultures de pomelos. Cet insecticide de référence, fabriqué par Dow Agrosciences (le découvreur du chlorpyrifos, en 1965), a été autorisé du 26 mai au 26 septembre 2016, pour la production de pomelos. Cette substance est classée R38, c’est-à-dire irritant pour la peau, R43 (peut entraîner une sensibilisation par contact avec la peau), R67 (l’inhalation de vapeurs peut provoquer somnolences et vertiges), 50/53 (très toxique pour les organismes aquatiques, peut entraîner des effets néfastes à long terme pour l’environnement aquatique), Xi (irritant) et N (dangereux pour l’environnement). Un joyeux cocktail.

Des substances nocives, dangereuses pour l’homme et l’environnement

Idem pour un autre pesticide à base de chlorpyrifos, le Pyristar, dont la dérogation court du 3 mars au 3 juillet 2016. Le Pyristar de l’entreprise Adama élimine les mouches du chou. C’est un produit irritant et dangereux pour l’environnement, selon la base de données e-phy du ministère de l’Agriculture.

Autre substance dangereuse mais (ré)autorisée : le métobromuron, une molécule qui sert au désherbage. Là, le Proman, commercialisé par Belchim Crop Protection, a reçu une dérogation pour désherber mâches et artichauts du 8 septembre 2016 au 5 janvier 2017. Pourtant, ce produit avait été retiré définitivement le 22 juin 2015, en raison des risques, classé R48/22 (nocif : risque d’effets graves pour la santé en cas d’exposition prolongée par ingestion) et R50/53 (très toxique pour les organismes aquatiques, peut entraîner des effets néfastes à long terme pour l’environnement aquatique).

La téfluthrine a reçu également une autorisation du 22 juillet au 18 novembre 2016, pour éliminer des mouches pour les cultures de navets et de radis. Commercialisé sous le nom de Force 1,5G, fabriqué par la firme suisse Syngenta, ce produit n’est pas sans danger : nocif par inhalation (R20), il peut entraîner une sensibilisation par contact avec la peau (R43).

Pour l’Exirel commercialisé par Dupont, un insecticide qui élimine les insectes dans les cerisiers, les pruniers et les groseilliers, la dérogation de cette substance néfaste a été accordée pour lutter contre les mouches asiatiques. Outre les effets ravageurs sur les abeilles, ce produit provoque une irritation cutanée, peut provoquer une allergie cutanée, est très toxique pour les organismes aquatiques et entraîne des effets néfastes à long terme.

Pour comprendre pourquoi ces molécules ont obtenu des dérogations, et pourquoi il y a eu autant d’exceptions, nous avons essayé d’obtenir une réponse du cabinet de Stéphane Le Foll. Malgré nos demandes répétées, le cabinet du ministre ne nous a pas répondu.

 

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